La Russie – une histoire de sang et de coeur. Françoise.

Publié par

La Russie, je l’ai connue dès ma plus tendre enfance.

Ma grand-mère maternelle m’avait appris à l’aimer alors que j’étais toute petite. D’abord à travers les contes de Pouchkine qui me semblaient refléter une forme de réalité inimaginable en dehors de ce pays que je me représentais constamment enneigé, parcouru de troïkas tirées par des montures à la crinière ébourrifée, un pays où règne une magie semi-sauvage et cependant pleine de lyrisme, à l’image de ces écrins laqués fidèles à la tradition de l’ancienne fabrique Lokoutine, si doux au toucher et qui sentent si bon dès lors qu’on entrouvre leur couvercle radieux de couleurs. Je demandais souvent à mamie de me dessiner ces stalactites de glace que l’on appelle, presque affectueusement, des Сосульки – sosoulki.

 

Stalactites sur les branches des arbres en Russie
Сосульки на ветвях деревьев – Stalactites sur les branches de arbres.

Un peu plus âgée, je remarquais qu’elle ne ratait pas une diffusion de Radio Svoboda, peinant à croire que l’URSS était sur le point de s’effondrer, puis qu’il s’était effondré, et puis qu’elle pourrait un jour revenir dans une Russie exemptée de ses vieux démons. Non pas qu’elle appréciât spécifiquement Svoboda qui vaut aujourd’hui Echo de Moscou. Simplement, derrière le rideau … il n’y avait rien d’autre qui puisse informer et offrir ne serait-ce qu’une lueur d’espoir. Là aussi, tout me semblait emprunt d’une magie singulière : le bruit que faisait le récepteur lorsqu’on sautait d’une fréquence à l’autre, la voix vibrante du speaker qui annoncait une énième visite de Eltsine je ne sais où, le récepteur lui-même …

Jusqu’au jour où …  Mon BAC en poche, je me suis dit qu’une année passée à MGU, l’Université d’Etat de Moscou, me permettrait de découvrir ce pays aux multiples fuseaux horaires que j’avais tendance à idéaliser mais aussi, avec l’âge, à décrédibiliser puisqu’il restait enferré dans une espèce d’imaginaire isolé et hasardeux.

C’était en 2003. J’entamai une année de philosophie complexe sur la plan linguistique, aisée sur le plan du programme –  le bagage de la section L y ayant largement préparé. Au départ, je frôlais le désenchantement (voire, la déception) : la majeure partie des étudiants de philo étaient ce que l’on appelle en Russie des libéraux, des mondialistes qui n’arrivaient pas à comprendre que l’on puisse vouloir déménager en Russie par pur enthousiasme. Mais avec le temps, élargissant un peu mes contacts, je découvris enfin cette autre Russie qui était aussi un peu celle que j’avais rêvé me trouvant en France. C’était celle des patriotes vouant un amour désintéressé, historiquement ancré et cependant réaliste pour leur pays, sans accès de bisounoursisme, sans lunettes roses à la monture droit-de-l’hommiste, avec une ouverture d’esprit assortie au respect des traditions sociétales et, pour certains, religieuses. J’ai d’ailleurs remarqué qu’en 14 ans, le nombre de jeune orthodoxes montait en flèche par opposition au phénomène occidental.

Je suis admirative de la façon dont les Russes arrivent à concilier conservatisme et humanisme, traditionnalisme et ouverture d’esprit, sans que cette alliance ne soit ou même ne semble contre-nature. Je ne l’ai jamais vécu du fait de mon âge, mais à lire pas mal de témoignages d’époque, films et photos à l’appui, je m’aperçois qu’il y a, entre la Russie actuelle et la France de l’après-guerre aux années 70 environ, bien des points communs. Une connaissance née au début des années 50 me dit un jour ceci : en voyant ces jeunes Russes aux terrasses des cafés, je crois revivre mes années d’université.

Les Russes sont généreux, accueillants, ouverts à l’altérité dans la mesure où celle-ci respecte leurs us et coutumes. Mais ils sont souverainistes. Nationistes. Ça doit être inscrit dans leur ADN. Le phénomène des cités sensibles ou, pire, des zones de non-droit, est impensable en Russie. Jeune femme, je peux me promener dans n’importe quel quartier de Moscou jusque bien tard dans la soirée. Le thème de l’insécurité n’existe pas en Russie dans la mesure où ses peuples savent se défendre tout en cohabitant dans un cadre parfaitement historique où islam, bouddhisme, paganisme et cultes chamaniques ont tout à fait leur place au coeur d’une entité à prédominance chrétienne.

Cette aptitude naturelle à se défendre tient également au caractère viril de la nation où les femmes sont très fortes depuis comme minimum 1941, lorsqu’elles durent remplacer les hommes partis au front, mais les hommes le sont aussi. Des amis français les trouvent parfois un brin brutaux. C’est possible, mais ça ne l’est qu’en apparence. D’ailleurs, dans un pays qui a vécu, en l’espace d’un siècle, deux guerres mondiales, une révolution, une guerre civile, et un effondrement total étalé sur plus d’une décennie, difficile de ne pas paraître brutal.

14 ans ont passé, je suis toujours en Russie. Peut-être du fait de mes racines russes, ou peut-être du fait que les Russes sont infiniment plus proches des Français que, mettons, les Américains, presque à aucun moment je ne me suis sentie dépaysée. Comme si la Russie m’avait longuement attendue pour m’adopter ou me réadopter. Selon le principe du sang.

Je relève, comment ne pas le dire, un attachement particulier voué ici à la France, attachement que je ne remarque ni vis-à-vis de l’Allemagne, ni vis-à-vis de l’Italie malgré quelques vagues sympathies d’ordre romantique. C’est à croire qu’il n’y ait pas eu de Bonaparte, de corps expédionnaire russe sacrifié, ou de division SS Charlemagne aux portes de Moscou … Cet amour irrationnel de la France, sans doute fait-il partie de cette magie inobjectivable qui m’a subjuguée il y a de là déjà tant d’années…

Pour ceux qui voudraient en savoir un peu plus : retrouvez Françoise à travers les articles qu’elle écrit pour la revue en ligne Sans frontières!

 

One Response to "La Russie – une histoire de sang et de coeur. Françoise."
  1. C’est beau ce que vous avez écrit. Ma connaissance de la Russie n’est pas aussi profonde. Mais j’ai aimé vite dès 1980, ma première visite. Et la littérature russe «classique» continue à me faire du bien, malgré des préfaces souvent calamiteuses (je ne peux pas lire Dostoïevski et autres en russe). Merci pour votre point de vue réconfortant.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Partages
PageLines