Soy Cuba, un film de Mihkaïl Kalatozov. Я – Куба.

Apprenons le russe avec un film intransigeant devenu culte 30 ans après sa sortie confidentielle en 1964 : Я — Куба de Mikhail Kalatozov!

On connaît en général Quand passent les cigognes – Летят журавли – immense et magnifique film du même réalisateur, tourné quelques années plus tôt, avec la merveilleuse Tatiana Samoïlova et le non moins brillant Alexeï Batalov. On ignore en revanche l’existence de Soy Cuba.

Et pourtant, quelle fresque sublime que ce film quatre parties :

Cuba, régime de Batista, un peu avant la révolution. 1/Maria, miséreuse, se prostitue dans des clubs fréquentés par de riches américains, en le cachant à son fiancé, Pedro, un jeune homme qui travaille dans les champs de cannes à sucre. 2/ Alors que la récolte s’annonce fructueuse, le propriétaire dit à Pedro que sa plantation a été vendue à une société américaine. 3/ À l’université de La Havane, Enrique fait partie d’un jeune groupe d’opposants au régime de Batista. Alors qu’il est sur le point d’assassiner un policier, le courage lui fait manque. 4/ Après avoir accueilli un jeune soldat luttant aux côtés de Castro, Mariano et sa famille qui vivent pauvrement dans la campagne, sont bombardés sans raison apparente par les forces aériennes de Batista.

C’est en 1992 au festival de Telluride, que le public découvre le film de Mikhail Kalatozov, grâce à deux réalisateurs célèbres : Francis Ford Coppola & Martin Scorsese.

Le public prend alors conscience, comme les deux réalisateurs américains, qu’un chef d’œuvre est passé comme une étoile filante dans le ciel du 7ème art. Si les historiens disent volontiers que les français ont inventé la technique, les russes l’esthétique et les américains le commerce, ce film-là est tout-à-fait emblématique d’un tel schéma ! Selon Scorsese, si l’on avait su en 1964 que Soy Cuba existait, l’Histoire du cinéma n’aurait pas été la même. N’hésitez donc pas à concilier l’utile à l’agréable : apprenez le russe tout en visionnant une merveille du cinéma!

Soy Cuba est un OVNI d’une puissance visuelle qu’aucun film depuis n’a égalée, alors même que la technique a paradoxalement fait un bond en avant.

Il faut dire que le cinéaste soviétique Mikhail Kalatozov est un maître des images poétiques, et un magicien aussi, tant les effets de sa caméra sont indescriptibles et dépassent l’entendement. Jugez plutôt !

Contrairement à Quand passent les cigognes, chef d’oeuvre incontesté, Soy Cuba connaît un tout autre destin – tragique. Pas au goût du régime, le film ne sera jamais distribué, et dormira longtemps dans les archives de la cinémathèque nationale. 

Le film commence par une vue paradisiaque des rivages cubains, puis se poursuit par une fête endiablée sur le toit d’un immeuble de La Havane, et continue avec une autre fête où de riches américains dansent en boîte de nuit avec des prostituées. Voilà posées de drôles de bases a priori pour rendre compte de la dictature cubaine ! A travers le personnage de Maria, prostituée au prénom biblique, belle et triste, Mikhail Kalatozov adopte alors la vision du prolétariat désespéré, instrument du capitalisme écrasant et cynique. Dans une mise en scène qui ouvre autant d’espaces intérieurs qu’elle déforme l’architecture de la ville, en la rendant monstrueuse, on suit Maria, qui du club au bidonville, nous perd comme elle perd son client. La ville se faisant écho à l’âme des protagonistes, devient un labyrinthe de béton, de boue, avec tout de même le ciel comme horizon. Et comme les personnages, nous sommes pris de vertige dans le labyrinthe filmé magistralement par Mikhail Kalatozov. En Russie, Milhail Kalatozov est souvent désigné comme l’instigateur de la Nouvelle Vague soviétique, qui correspond à l’arrivée au pouvoir de Nikita Khrouchtchev en 1955. On peut dire que Quand passent les cigognes fut en 1957 le déclencheur emblématique de cette période fleurissante.

Ainsi, Soy Cuba enterre malgré lui une période du cinéma expérimentale, riche et inventive.

Pourtant, le discours ambitieux de Milhail Kalatozov avait tout pour plaire au régime soviétique : tourner un deuxième Cuirassé Potemkine, sous les tropiques de Cuba ! D’ailleurs, une séquence virtuose dans laquelle on suit la marche des étudiants communistes le long d’un vaste escalier sur une place de La Havane, rapelle la scène des escaliers d’Odessa dans Le Cuirassé Potemkine. Un clin d’oeil qui ne suffira pas à rendre sympathique aux yeux des autorités un film finalement pas assez didactique et trop singulier… L’échec de Soy Cuba rappelle d’ailleurs curieusement celui de Sergueï Eisenstein, parti tourner au Mexique l’inachevé Que viva Mexico ! entre 1930 et 1932. Milhail Kalatozov, lui, réussit à pénétrer dans un pays étranger pour raconter les mutations idéologiques, car il connaissait le pays et son Histoire. Et d’une autre manière, l’aventure humaine de Michael Cimino, qui, après son fabuleux Deer Hunter (Voyage au bout de l’enfer) commet un chef d’oeuvre qui sera un échec commercial : Les portes du Paradis. La représentation de la société cubaine sous Batista est trop ambiguë pour les autorités. Milhail Kalatozov dépasse en réalité l’adhésion à une idéologie. Il croit surtout que l’image peut transfigurer la réalité, la sublimer, l’inventer. Evgueni Evtouchenko, poète soviétique, collabore au scénario. Envoyé à Cuba en printemps 1961 comme correspondant pour Pravda, Evgueni Evtouchenko passera six mois à arpenter Cuba, s’entretenant même avec Fidel Castro. Lorsque Milhail Kalatozov et lui reviendront à Cuba en 1962, ils seront les témoins de l’échec de la révolution cubaine, ce qui leur donnera l’idée de “faire un film en quatre parties, traçant le chemin menant du désespoir prérévolutionnaire à la lutte armée”. Sauf qu’à force de s’imprégner de la culture cubaine, et de s’aventurer dans les méandres de son histoire et de sa géographie pendant de longs mois, le film ne tiendra pas ses belles promesses idéologiques.

C’est un expérience envoûtante de regarder ces images, en apesanteur, défiant la loi de la gravité.

Le protagoniste est la caméra. Non sans rappeler Sokourov dans son Arche russe des années plus tard. Le spectacle de grande illusion sans grands effets de la caméra est une ode à la poésie plus qu’à la révolution, au lyrisme auquel il reste attaché. Le ton est donné dès le début : une caméra qui part du ciel et surplombe les rivages pour finir par voler au-dessus de la jungle cubaine. Puis cette longue procession funéraire pendant laquelle la caméra semble voler, piquer comme un aigle en plongées vertigineuses, sans qu’on saisisse encore une fois comment cela a été possible et avec quels moyens ?

Impossible de comprendre comment Milhail Kalatozov a tourné ce miracle, qui dure plus de deux heures et passe en un instant.

Le chef opérateur Sergueï Ouroussevski, à qui l’on devait déjà les prouesses techniques de Quand passent les cigognes, était paraît-il complètement fou. Voilà peut-être l’explication des mystérieux plans plein de magie. Selon les critiques, les audaces formelles de Milhail Kalatozov n’ont ni modèle ni équivalent.

Soy Cuba laisse derrière lui un héritage incontestable et de nombreux orphelins – à commencer par lui-même.

Ils sont nombreux, les cinéastes qui, publiquement ou non, disent s’être inspirés de Soy Cuba, mais rien n’a jamais été refait d’aussi beau pour nombre de critiques. En 1969 Milhail Kalatozov tourne son dernier film : La tente rouge, une coproduction italo-russe avec Sean Connery & Claudia Cardinale, qui est également un retentissant échec commercial. Il meurt en 1973, sans avoir pu assister à la résurrection de son chef-d’œuvre, qui éclatera au grand jour et sous une pluie d’éloges en 1992.  

Soy Cuba, voir le film en entier (VO – en russe !) :

photo film russe cuba Kalatozov - Soy Cuba, un film de Mihkaïl Kalatozov. Я - Куба.
Cliquez sur l’image pour voir le légendaire film Soy Cuba – Я Куба – de Mikhaïl Kalatozov (1964).

Vous pouvez également acheter ou louer le film en VOSTFR en suivant ce lien.

Réalisation : Mikhail Kalatozov. Scénario : Enrique Pineda Barnet, Evgueni Evtouchenko Avec : Luz Maria Collazo, José Gallardo, Raul Garcia, Jean Bouise, Sergio Corrieri, Celia Rodriguez, Roberto Garcia York, Alberto Morgan Photographie : Sergueï Ouroussevski. Montage : Nina Glagoleva. BO : Carlos Farinas  

Voilà … j’espère vous avoir donné envie de voir ce film magnifique, et plus largement de découvrir le cinéma russe.

Et je vous donne rendez-vous à Honfleur, pour un stage de russe par le cinéma 🙂

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