Kino, un groupe russe mythique

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L’U.R.S.S. a disparu depuis longtemps, et de nombreux groupes de cette époque restent encore otoéconnus en occident. Aujourd’hui je vous présente le mythique Kino, foudroyé en pleine gloire par la mort tragique de son chanteur, le magnétique Tsoï, étoile filante du rock soviétique.

Kino (Кино – “cinéma”) est un groupe de rock soviétique des années 1980 formé autour du chanteur et auteur Viktor Tsoï (Виктор Цой), âgé alors de 19 ans. Formé à Léningrad (Saint-Pétersbourg), Kino est devenu le groupe phare de la fin de l’Union soviétique, symbole de toute une génération grâce au charisme de son chanteur et acteur Tsoï – qui n’est pas sans rappeler Jim Morrison. La mort tragique de Tsoï en a par ailleurs fait un mythe, dans la pure tradition des groupes de rock dont on ne compte plus les icônes mortes avant trente ans…

Kino1986leningradLes chansons que Viktor Tsoï chante de sa voix traînante et lancinante sur de faux rythmes reflètent les préoccupations de la jeunesse soviétique de son époque (et au-delà) : l’amour et la révolte. Les premières années Kino, comme les autres groupes, joue dans les appartements de Leningrad, du fait de la censure. La chanson Elyektrichka, se termine par ces mots : « Le train m’emmène où je ne veux pas aller », métaphore de la situation de fin de l’URSS qui interdit au groupe de la jouer en concert.

Les textes de Tsoï s’ancrent dans le quotidien, et leur simplicité est radicale, à l’image de certains groupes punk – le morceau Mama Anarchia, est un clin d’oeil aux Sex Pistols. Les mots sont acérés et les accords de guitare sans sophistication. Tsoï nous renvoie souvent à nous-mêmes dans une sorte d’introspection, comme dans la chanson General, trait caractéristique des chansons slaves. Le rock russe (et soviétique), s’inscrit dans la tradition des bardes, dont Vladimir Vissotski est le symbole. Les paroles jouent un rôle beaucoup plus important que dans le rock occidental. Et de nombreux groupes font référence à leur foi orthodoxe, sans que cela ne les range dans la catégorie étroite du rock chrétien.

Autour de Viktor Tsoï (chant et guitare rythmique) on retrouve Youri Kasparian (Юрий Каспарян- guitare solo), Igor Tikhomirov (Игорь Тихомиров – basse), Guéorgiï Gourianov (Георгий Гурьянов- batterie).

Sur le premier album de Kino on retrouve 3 membres d’Aquarium, groupe de rock progressif soviétique fondé en 1972 – Boris Grebenshikov à la guitare acoustique, Dyusha Romanov à la flute, et Vsevolod Gakkel au violoncelle. Andrei Tropillo, musicien de studio et ingénieur du son très influent du rock russe, apporte également sa contribution à l’album. 45 a beaucoup de traits communs avec la musique des premiers bardes soviétiques. La structure musicale est très simple. Les deux guitares acoustiques de Boris Grebenshikov et Alexei Rybin, les flutes d’Andrei Romanov et d’Andrei Tropillo ainsi que le violoncelle de Vsevolod Gakkel créent une harmonie romantique assez pure. Les mélodies de 45 ont grandement participé au tournant du rock russe du début des années 1980, caractérisé par une écriture plus maîtrisée et une musique plus indépendante des influences étrangères.

Les derniers albums du groupe, sont plus sombres et plus proches de la new wave, mais Kino demeure un groupe inclassable, qui aura mêlé différents styles de musique pour fonder le sien propre. Vers la fin de sa carrière, le rythme des tournées dans des stades remplis de fans hystériques est effréné. L’année 90, le groupe donnera plus de 70 concerts aux quatre coins de la Russie !  Jusqu’à l’épuisement du chanteur et leader, et sa mort prématurée. Le groupe se sépare après que Viktor Tsoï meurt, le 15 août 1990, à 28 ans, dans un accident de voiture en Lettonie.

Kino est sélectionné dans la compilation The Red Wave 4 Underground Bands from the USSR spécialement réalisée pour l’export.

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Discographie :

45, 1982. Bien que plébiscité par les artistes et le milieu underground de Leningrad, son succès reste moindre

46, 1983.

Начальник Камчатки (Nachal’nik Kamchatka – Le chef du Kamtchatka), 1984

Это не любовь (Eto ne lyubov’ – Ce n’est pas de l’amour), 1985

Ночь (Noch – La nuit), 1986  – La Kinomania est née avec cet album transcendant, qui fait connaître Kino à toute la Russie aidé par la Perestroika de Gorbatchev.

Groupe sanguin, 1988 (Gruppa Krovi -Группа крови) –  Avec ce nouvel album qui sort à l’étranger, le groupe joue en France, en Italie et aux Etats-Unis, un fait rarissime pour une formation soviétique (et assez rare pour un groupe russe aujourd’hui). Mais le succès sera de courte durée puisque Tsoï meurt deux ans plus tard, faisant basculer Kino dans la légende.

Последний герой (Posledniy geroy – Le dernier héros), 1989

Звезда по имени Солнце (Zvezda po imeni Solntse – Une étoile nommée soleil), 1989

Igla-7_1142265811Dans le film L’aiguille (Игла), de Nougmanovsorti en 1988, Tsoï incarne le rôle principal, celui d’un jeune homme courageux qui veut sauver son ex petite amie toxicomane des griffes de la mafia locale. Sa mort accidentelle, en voiture, alors qu’il venait de terminer l’enregistrement d’un dernier album, n’est pas sans rappeler celle de James Dean, avec qui il partage une sensibilité extrême. Sa mort provoque un choc dans tout l’URSS et laisse une jeunesse orpheline et inconsolable. Les chansons de Kino sont chantées comme des hymnes patriotiques dans tous les stades de l’URSS. Et Tsoï, l’écorché vif, rebelle romantique, restera éternellement un ange foudroyé, adulée par toutes les adolescentes russes.

Le 15 août 1990, près de Riga, en Lettonie, ou le jeune homme se reposait avec sa femme et son fils, sa voiture s’encastre dans un autobus. Sur la banquette arrière – une canne à pêche, et dans le coffre des bandes-sons. La canne à pêche n’a jamais apparue, mais des bandes-sons, restées intactes, sortira l’album posthume du groupe de rock. Viktor Tsoï vient d’entrer dans la légende, comme représentant d’une génération sacrifiée à la veille de grands bouleversements. Nombreux sont ceux qui ne croient pas à un accident –  la version officielle dit que Tsoï s’était endormi au volant.

Les mots Цой жив ! (Tsoi est vivant !) résonnent dans tout le pays et sont écrits partout, pendant des mois après sa mort, qui sera suivie de nombreux suicides. Sa tombe est constamment fleurie aujourd’hui encore. Elle est devenue un lieu de pèlerinage incontournable de Saint-Pétersbourg, où l’on vient se recueillir et chanter avec une bière à portée de main. Souvenez-vous aussi de la création du mur de Tsoï dans le vieil Arbat au cœur historique de Moscou où se recueillent encore aujourd’hui ses fans !

Chantre d’une étoile nommée soleil, Tsoï est encore extrêmement présent dans l’imaginaire russe. Le ciel lui-même porte la trace de cette étoile filante du rock, comme il a été souvent nommé : l’astéroïde N°2740, baptisé en l’honneur de la star. Le morceau hypnotique Kukushka a d’ailleurs été repris par Zemfira, dont je vous parlerais dans un prochain article !

En attendant, voici Группа крови chanté dans le film Игла – L’aiguille.

Alors, bonne recherche et bonne écoute ! Et si les chansons de Kino vous ont plu, n’hésitez pas à partager vos impressions !

11 Responses to "Kino, un groupe russe mythique"
  1. Bonjour Ania,

    Cela fait plus d’un an que je vous suis avec la ferme intention d’apprendre le russe… sans toutefois y arriver, faute de temps.
    Je lis néanmoins vos articles avec grand intérêt et souhaite saluer la qualité de votre travail. Votre propos est riche, intelligent et généreux.
    Mon compagnon étant russe, je découvre peu à peu une histoire, une culture et une langue qui m’étaient jusqu’alors étrangères. C’est passionnant, enrichissant, enthousiasmant ! Je voulais vous remercier de contribuer à toutes ces découvertes !

    Concernant Viktor Tsoï, je l’ai découvert il y a presque deux ans grâce au film russe Shapito Show de Sergeï Loban. Dans le film, il y a un sosie de Tsoï.
    Je n’ai pas tout écouté (je vais le faire !) mais je me souviens de la chanson Пачка сигарет qui m’avait plu.

    Ne désespérant pas un jour d’apprendre le russe… à bientôt !

  2. Viktor Stoï est un mythe du fait de sa personnalité et de sa disparition tragique. Il a manifestement beaucoup marqué son époque. Mais, en France, j’ai été surpris de voir la venue de Boris Grebenchikov, de l’ancien groupe mythique aussi Aquarium, qui a donné un concert il y a 2 ans au Théâtre de la Ville dont les places avaient été vendues en quelques jours. Il revient cette année “avec son groupe irlandais” (sic) le 8 Mars prochain au New Morning. Il y a encore des places ! http://infos-russes.com/regions/boris-grebenshikov-et-son-groupe- irlandais-2 Yuri Shevchuk du groupe DDT, autre gloire depuis de nombreuses années de la scène russe, revient aussi à Paris à l’Apollo Théâtre, mais tous les billets sont malheureusement déjà vendus. http://infos-russes.com/events-mco/concert-de-yuri-shevshuk-a-paris/
    Je l’ai entendu à l’Élysée Montmartre le 14 décembre 2010 pour un concert formidable, avec la salle à moitié pleine. Je vous recommande de vous abonner à cette lettre d’informations formidable faite par une association menée par un homme qui y consacre beaucoup de temps bénévolement, Maxime GEDILAGHINE. Il faut les soutenir car ils font un travail remarquable bénévolement.Il y a la version en français, Infos-russes.com et celle en russe, Maxim & Co. Il suffit de cliquer en haut à droite de la page. Merci encore 1000 fois, chère Ania, pour toutes ces ouvertures vers le monde russe et sa culture que nous nous offrez !

      • Je suis désolé de vous avoir coupé l’herbe sous les pieds, chère Ania, mais j’avais reçu ces informations depuis un moment et c’est pourquoi je me suis permis de les transmettre. Boris Grebenchikov comme Yuri Chevchuk sont des musiciens importants et largement reconnus en Russie, pour ne pas dire mythiques. On trouve une excellente anthologie de Boris chez l’éditeur français Buda Musique : Boris Grebenchikov, Anthologie 1995-2013 (2CD) : http://www.budamusique.co/product.php?id_product=619. Pour Yuri on ne trouve rien en France, sinon en allant sur un site allemand Petershop qui propose beaucoup de CD russes à des prix raisonnables : http://www.petershop.com/en/catalogue/music/ ou dans une boutique finlandaise : https://ruslania.com/music. On peut trouver des disques et des livres russes dans la remarquable librairie du Globe à Paris : http://www.librairieduglobe.com/ . Elle a été créée en 1952 ! Elle s’est trouvée pendant des années dans le 6e arrondissement et se situe à présent 67, boulevard Beaumarchais- 75003 Paris. Pardonnez-moi d’être trop bavard. J’ai été bibliothécaire pendant 40 à Paris et la déformation professionnelle est toujours là, malgré ma retraite… Avec mes excuses et ma bien sincère amitié.

  3. Ania, juste pour vous dire merci. Ce que vous faites est bon. Je vais continuer à vous lire, à apprendre un peu de votre belle langue. Et peut-être retourner en Russie. J’ai lu aujourd’hui une annonce de l’Opéra de Lille : jeunes chanteurs russes du studio du Bolchoi, le 16/06/16. Ils disent : la Russie cette mère glorieuse, incomparable, cette martyre, têtue, extravagante, exaltée, adorée, aux éclats toujours imprévisibles, à jamais sublimes et tragiques. Citation attribuée à B. Pasternak. Tout un programme.

  4. Merci pour ce que vous faites. Vraiment. Vous êtes très inspirante et vos vidéos, votre blog très agréables à consulter.

    Connaissez-vous Georges Ivanovitch Gurdjieff ? C’est un mystique extrêmement intéressant que j’ai découvert récemment. Si non, je vous conseille de jeter un œil à son ouvrage “Rencontre avec des hommes remarquables”.

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