Stalker, un film d’Andreï Tarkovski. Сталкер

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Expliquer le Stalker est une entreprise délicate. Je ne suis pas spécialiste ou critique de cinéma, mais je souhaite néanmoins apporter mon regard sur ce film bouleversant de la fin des années 70.

Andreï Tarkovski est né en 1932 sur les bords de la Volga et après avoir travaillé comme géologue en Sibérie il entre dans le cinéma au début des années 60. Il tournera très peu et lentement – 7 films en 24 ans – et meurt à Paris en 86, année de la catastrophe de Tchernobyl…

Le lieu central du Stalker est un no man’s land – un champs de ruine après l’apocalypse – dans lequel le temps est aboli et l’espace muable jusqu’à l’incertain. Tarkovski y met en scène la rupture définitive entre la Nature et l’Histoire, sous la forme méditative d’un cheminement intérieur dont nous sommes les témoins privilégiés. On a souvent identifié cette zone à Tchernobyl, mais le film de Tarkovski, réalisé 7 ans avant la catastrophe, est moins un film d’anticipation que la métaphore de son époque.

Le postulat de Tarkovski pourrait se résumer à une phrase : l’apocalypse a eu lieu et personne ne s’en est aperçu. Le Stalker, à la fois passeur et guide spirituel, conduit un Scientifique et un Ecrivain (deux figures emblématiques de la nomenklatura soviétique) dans la zone interdite jusqu’à la chambre des vœux exaucés. Les personnages y entrent à bord d’une draisine, progressivement, lentement, et en silence, comme on entre dans un rêve, accompagnés du bruit de fond permanent que fait l’engin sur les rails. Plus tard, leurs dialogues sont de longs monologues philosophiques, métaphysiques, et là encore le film échappe au réalisme et au quotidien.

Nous suivons l’itinéraire des trois hommes, qui prend peu à peu la forme d’un pèlerinage forcé – le Stalker ayant seul la Foi. Nous savons peu de choses du Stalker mis à part que c’est un homme qui souffre – il a passé quelques années en prison et se sent partout en prison, sa femme nous parle de lui face caméra en sortant de la fiction pour nous raconter sa singularité, son exemplarité, le scientifique parle de lui à l’écrivain, sa fille unique Macha est invalide mais sa foi ou son innocence lui permet de déplacer des montagnes (en l’occurrence, de faire bouger un verre sur une table par la seule force de son regard) et Stalker à la fin la porte sur ses épaules comme St Christophe porte le Christ.

Peut-être le Stalker est-il un double de Tarkovski, qui s’était tourné de façon radicale vers la seule source inépuisable d’inspiration et de paix : la spiritualité, le besoin de transcendance inhérent à l’être humain. Son film regorge de symboles qu’il serait vain d’énumérer ou d’analyser. Tarkovski est pénétré par les symboles et sans doute les utilise-t-il inconsciemment, tant il est habité par une tension constante entre le visible et l’invisible. Les symboles et références à la chrétienté surgissent et échappent au réalisateur autant qu’au spectateur mais pour autant ils sont prégnants et nous vivifient malgré nous, passant au-delà du filtre de la conscience et de la raison.

Stalker, un film d'Andreï Tarkovski. Сталкер
Stalker, un film d’Andreï Tarkovski. Сталкер

Le Stalker est un film initiatique que l’on regarde comme on voyage. Il nous ouvre des perspectives insoupçonnées, et les contrées visitées nous sont heureusement insaisissables.Ce que nous comprenons plus ou moins confusément c’est que cette chambre que les protagonistes vont finir par atteindre mais au seuil de laquelle ils resteront, est le lieu de toutes les créations possibles, de tous les commencements. L’écrivain, incapable de reconnaître ou d’assumer sa faiblesse ne pourra y avoir accès et renaître à lui-même, car pour Tarkovski la résurrection – morale, symbolique – passe par l’acceptation de son insignifiance. Le Professeur qui représente l’orgueil et la démesure de la science moderne (Tarkovski a été témoin d’Hiroshima) devra renoncer à son projet et s’agenouiller devant le mystère. Incapable de répondre aux questions existentielles et vitales de l’époque parce que refusant la transcendance, la science nie le miracle et se coupe de son humanité. Tarkovski fait dire au Stalker – pourquoi détruisez-vous la foi ? et l’on ne peut qu’entendre la voix du réalisateur lancer cet appel pathétique au pouvoir soviétique et à l’intelligentsia en place.

Chercher l’invisible et libérer la Nature pour espérer renaître à soi-même et vivre pleinement son humanité – tel pourrait être le message central de ce film mystérieux, mystique.

Si l’on quitte nos prothèses technologiques qui nous empêchent de rêver en se substituant à notre imaginaire et le court-circuitant, on remonte alors au moyen-âge, période féconde pour l’esprit. L’écrivain le dit au tout début du film : le monde alors était empli d’une présence divine que le mystère rendait intensément vivant. Chercher l’invisible derrière le visible, fermer les yeux pour voir enfin.

9 Responses to "Stalker, un film d’Andreï Tarkovski. Сталкер"
  1. Bonjour Ania

    Quelle coïncidence! J’ai vu ce film “magnétique” peu avant votre article. Je suis une gameuse et j’ai acheté le jeu Stalker il y a des années. Le jeu fait lui directement référence à Tchernobyl.
    Et j’ai regardé Solaris par la suite.

    Je vais pour la première fois en Russie fin mai.
    J’admire ce pays, ses gens, son histoire et sa matière grise.

    Très cordialement

  2. Enfin des éclaircissements sur cette œuvre si intimidante pour un petit français* !
    Merci Ania de partager ces réflexions – et merci pour l’ensemble de votre blog
    (je m’intéresse depuis peu à la langue russe, dans une démarche plutôt naïve, mais votre blog est si attrayant qu’il finit par donner envie de travailler sérieusement… Je vous souhaite en tout cas bonne continuation !)

    *souvenir d’adolescence (c’était du temps des cassettes VHS…), quand mes parents m’avaient présenté, de but en blanc, un improbable triptyque : Дама с собачкой, ravissant, Андрей Рублёв, terrible, et Сталкер, cryptique

      • Merci Ania de prendre le temps et la peine de répondre.
        Oui, christique, cela m’apparaît plus clairement maintenant… et je ne comprends toujours pas bien comment ce film a pu naître et être diffusé dans les conditions politiques de l’époque.
        J’imagine qu’il vous est difficile d’en rendre compte, et de dire comment Stalker a été accueilli à l’origine en URSS, mais peut-être pouvez-vous nous indiquer, sans risque de fâcherie, quel public et quelle appréciation il trouve dans la Russie de 2015 ?

  3. Merci Ania de prendre le temps et la peine de répondre.
    Oui, christique, cela m’apparaît beaucoup plus clairement maintenant… et je ne comprends toujours pas bien comment ce film a pu naître et être diffusé dans les conditions politiques de l’époque.
    J’imagine qu’il vous est difficile d’en rendre compte, et de dire de quelle façon Stalker a été accueilli à l’origine en URSS, mais peut-être pouvez-vous indiquer, sans risque de fâcherie, quel public et quelle appréciation il trouve dans la Russie de 2015 ?

    • Cher Paul, on peut dire que Tarkovski s’échappe de son époque (de l’avant-garde et du réalisme) en renouant avec le passé culturel russe – mystique.`
      Dans le Stalker, il se projette dans un avenir post-soviétique imaginé par lui dans les années 70 pour à mon sens mieux filmer cette culture, cette âme russe (tournée vers la démesure de la nature et l’icône), d’où cette étrange temporalité du film. Tarkovsky a évité la censure en donnant à son film un aspect de film de science-fiction (il a échappé au cadre du film spiritualiste et ainsi à la bureaucratie). D’ailleurs, ce film est une adaptation libre d’un livre (pique-nique au bord du chemin). Ceci dit les autorités ont refusé de montrer ce film en dehors du pays car elles redoutaient son mysticisme…
      C’est sans doute pour cela aussi que son cinéma a été perçu comme arrogant. La civilisation soviétique est en un sens purifiée par Tarkovsky.
      Aujourd’hui encore, c’est comme ailleurs dans le monde, une minorité de gens qui regarde ses films…
      Voilà ma réponse, modeste, il faudrait peu-être faire un article plus long 🙂

      • On peut toujours développer plus, mais vous publiez déjà des articles et des réponses très substantiels !
        Merci encore Ania d’ouvrir toutes ces perspectives sur le monde russe voire au-delà
        (oui, je ne manquerai pas de partager l’article à la première occasion – j’avoue ne pas connaître beaucoup de personnes sensibles à ce type de film et de sujet, dans l’immédiat, mais les choses changent parfois)

        Commentaire personnel non destiné à publication, en restant dans le domaine cinématographique : par les sujets abordés, on pourrait croire votre blog écrit par un des anges des Ailes du désir. Mais le vôtre est encore mieux, car tout y est bien réel – semble-t-il !
        Bonne continuation…

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