L’Arche Russe d’Alexandre Sokourov. Фильм “Русский ковчег”.

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L’Arche Russe, d’Alexandre Sokourov

(2002, 96 min)

Avec Sergueï Dontsov, Leonid Mozgovoy, Maria Kuznetsova…

Alexandre Sokourov est né en 1951 en Sibérie. Il a réalisé une trentaine de films en trente ans.

Synopsis  du film:

Un réalisateur-narrateur russe, se réveille dans le palais de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg au XVIIIe siècle. Il y fait la rencontre de De Custine*, un marquis français du XIXe siècle qui, comme lui, s’est retrouvé mystérieusement propulsé dans ces lieux. Ensemble, ils vont visiter l’immense palais, construit sous le règne de Catherine la Grande et devenu au XXe siècle un des plus grands et somptueux musées au monde. En passant d’une salle à l’autre, les deux hommes changent d’époque et sont ainsi témoins de divers moments marquants du passé de la Russie, ce qui les amène à échanger leurs opinions parfois divergentes sur la culture et l’histoire de ce pays. La visite se termine sur un bal magnifique au cours duquel les deux personnages se séparent, dans l’évocation de milliers de morts et de la révolution à venir…

« J’ouvre les yeux et je ne vois rien. Je me rappelle juste un grand malheur.»

Ainsi s’ouvre le film – par cette voix du narrateur-réalisateur derrière la caméra se réveillant brusquement au musée de l’Hermitage de St Petersbourg en plein 18ème siècle. Une voix qu’on dirait venir par-delà la mort, faible, comme un murmure.

Avec cette voix nos yeux s’ouvrent au film qui commence et nous voilà plongés dans les images qui ornent le Musée, c’est-à-dire dans les symboles et les allégories. Rien d’étonnant donc à ce que nous voyions une femme aveugle déchiffrer un tableau. Nous voilà entrés dans l’Histoire, celle de la Russie, par la porte étroite, l’œil de la caméra qui ouvre en nous à son tour de bouleversants espaces intérieurs.

L’Arche russe est un film réalisé en un seul plan-séquence de 96 minutes comme un seul souffle. Et il nous faut mettre notre respiration au diapason de ce long souffle pour nous laisser entraîner dans 300 ans d’histoire, d’une salle à l’autre du Musée, d’une époque à une autre. Une époque néanmoins échappe à cette visite guidée, qu’on ne peut pas nommer : « Sous quel régime viviez-vous ? La République ? » Demande le guide. « Je ne sais pas quel fut ce régime » répond le narrateur. Ainsi 80 ans de communisme sont engloutis dans l’oubli, dans un trou de mémoire et se laissent entrevoir par deux fois, comme dans deux cauchemars : dans la salle de restauration des sculptures au milieu des cercueils en référence à la seconde guerre mondiale, et plus directement encore à travers les directeurs du Musée qui constatent que le trône des tsars part en lambeaux, et évoquent la terreur et les catastrophes à venir.

L’Arche russe est le plus long plan-séquence de l’histoire du cinéma, et en même temps il s’agit du tournage le plus court qui soit  puisqu’il est égal à la durée du film. Même s’il a fallu plusieurs mois de répétitions pour régler le mouvement de la caméra ainsi que le jeu des 850 acteurs et des 1 000 figurants ! Le hors-champs maintient constamment en éveil – que se passe-t-il ici et là, lorsque la caméra a quitté les acteurs – et notre curiosité est toujours revivifiée par le cadrage et le mouvement précis- faisant écho à l’histoire qui passe et ne s’arrête jamais.

Le Musée est le lieu qui unifie le passé et le présent, et celui de l’Hermitage hautement symbolique ! En effet, Palais d’hiver construit par Pierre le Grand, il a été transformé en Musée par Catherine II, les tsars et leurs cours l’ont habité, les révolutionnaires l’ont pris d’assaut, pillé et brûlé en 1917 puis remis en état.

Au-delà des prouesses techniques indéniables de ce film rendues notamment possible par le numérique, l’Arche russe est un discours sur la Russie d’hier et d’aujourd’hui, la Russie éternelle et ce qui perdure d’elle à travers les siècles et au-delà des régimes politiques qui se sont succédés. En fait l’essence du film découle de sa réalisation et donc de la technique.

L’Arche russe est un tableau vivant qui donne vie à des tableaux. La grâce de Sokourov tient de la poésie et de la peinture. Son film est un chant qui s’élève au milieu d’images brumeuses, peintes d’une nostalgie propre au réalisateur, quelque peu emphatique – non pas simplement la nostalgie du Tsarisme ou d’une époque en particulier, mais la nostalgie de l’âme russe, poétique, tourmentée, épique, enfiévrée, complexe, qui pourrait aujourd’hui disparaître au profit d’une modernité la coupant de ses racines. L’Arche russe est comme l’arche de Noé – Sokourov y fait entrer tout ce qui a fait la grandeur de la Russie, et qu’il veut sauver, conscient de ce qu’en 2002, « personne ne se souvient du passé » comme il le fait dire par un des personnages de son film.

Sokourov par ce film nous dit combien la Russie a besoin de se redéfinir par rapport à un nouvel ordre mondial, et qu’elle ne peut vivre repliée sur elle-même : être connectée à son passé doit lui servir à rayonner.

Enfin, on peut dire que l’esthétisme de Sokourov est avant-gardiste et radical, mais que sa philosophie est traditionnaliste et sa vision de l’histoire réactionnaire.** L’Arche russe est une lamentation qui donne à voir le vide béant laissé par l’effondrement du soviétisme. Sokourov ne le regrette pas (bien qu’il ait été au Parti jusque les années 80) mais il contemple le vide avec l’espoir d’y voir apparaître l’éternelle beauté de l’âme russe. En cela son film est une restauration, comme on peut parler de restauration d’un tableau et le fait qu’il se passe à l’Hermitage et soit filmé ainsi, prend tout son sens et sa force.

 

* Astolphe de Custine, auteur de La Russie en 1839, ouvrage qui fera découvrir la Russie à de nombreux Européens au moment de sa publication en 1843.

** « Le pays d’origine de l’esthétique cinématographique, c’est la Russie. Si la France a donné la technique, si l’Amérique a fait prospérer le commerce, c’est la Russie qui a permis le développement de la création individuelle dans les années 1920 (…) Le droit à l’esthétique doit être revendiqué, il faut maintenant réparer en s’inspirant des années 1920. » Sokourov cité par M. Martin dans le Cinéma Soviétique de Khrouchtchev à Gorvatchev (1955-1992), Lausanne, l’Age d’homme, 1993.

Voici un extrait du film, qui témoigne de l’ampleur du projet :

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